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M comme Mère Noël - La Muse Invisible

 

M comme Mère Noël - La Muse Invisible

Version révisée - Bêta-lecture complète

Chapitre 1 : Le réveil dans le chaos

Un goût de cannelle sur la langue tire Mère Noël du sommeil. Étrange. Elle n'a pas fait de cookies hier soir... n'est-ce pas ?

Ses paupières s'ouvrent sur la lumière douce du matin. Quelque chose cloche. L'air embaume la vanille, le safran, et une épice qu'elle ne parvient pas à identifier.

Ses pieds nus touchent le parquet froid. Là, sur le sol : des miettes.

Roses, bleues, vertes, dorées. Elles scintillent légèrement dans la clarté matinale, comme des confettis oubliés par une fête qu'elle n'a pas donnée. Leur tracé irrégulier mène de son lit vers la porte de la chambre.

Perplexe, Mère Noël suit ce sentier lumineux.

Dans le couloir, les miettes continuent. Descendent l'escalier, traversent le hall, et conduisent vers...

La cuisine.

La porte s'ouvre. Mère Noël s'immobilise.

Sur la longue table en bois, sept théières sont alignées. Toutes différentes — porcelaine, argent, cuivre patiné. Et toutes, absolument toutes, sont en train de verser.

Suspendues dans les airs comme tenues par des mains invisibles, elles se penchent au-dessus de tasses disposées en cercle.

Mais ce qu'elles versent...

C'est du vide.

Mère Noël s'approche prudemment. Oui, quelque chose coule — l'air tremble, ondule. Comme de l'eau invisible. Comme de la lumière liquide. Pourtant, les tasses restent désespérément vides.

Sa main se tend vers l'une d'elles. Ses doigts touchent quelque chose de frais, de léger. Une substance transparente qui glisse sans les mouiller.

De l'essence. De l'étoffe de rêve. Du vide fait liquide.

FLASHBACK

"Écoutez-moi bien, mes petits," dit Mère Noël en regardant les six lutins assis en cercle dans la salle de classe. "Aujourd'hui, nous allons parler du vide et du plein."

Fanfan lève la main, ses yeux pétillants de curiosité. "Mais Mère Noël, le vide, c'est quand il n'y a rien, non ?"

Un sourire. "C'est ce que beaucoup pensent. Mais le vide n'est jamais vraiment vide. Il est plein de possibles. Plein de tout ce qui pourrait être."

D'un geste, deux boîtes apparaissent devant eux. L'une déborde de jouets colorés. L'autre est vide.

"Laquelle de ces boîtes a le plus de potentiel ?"

Les lutins observent la boîte pleine, puis la boîte vide.

"La vide !" s'exclame Tintin, le plus jeune. "Parce qu'on peut y mettre tout ce qu'on veut !"

"Exactement. Le vide est un espace d'accueil. Le plein est un espace de manifestation. Les deux sont nécessaires. On ne peut remplir une tasse déjà pleine. On ne peut créer dans un espace déjà occupé."

Un nouveau geste, et du thé chaud apparaît dans la boîte vide.

"Le vide permet au plein d'exister. Et le plein donne sens au vide."

RETOUR AU PRÉSENT

Les théières continuent de verser leur néant liquide.

A-t-elle fait ça ? La nuit dernière ? Dans son sommeil ?

Quel message essayait-elle de se transmettre ?

Troublée, Mère Noël quitte la cuisine et se dirige vers le salon.

Puis s'arrête net.

Le sapin.

Son magnifique sapin de Noël de trois mètres.

Est au plafond.

Les racines touchent le plafond. Les branches pendent vers le bas, ornées de boules qui se balancent comme des fruits étranges. L'étoile au sommet — ou plutôt à la base maintenant — repose sur le sol, brillant faiblement.

"Qu'est-ce que..."

Son regard remonte le long du sapin inversé. C'est là qu'elle le découvre.

Au plafond, là où personne ne pense jamais à regarder, il y a... quelque chose.

Un espace. Un atelier. Une chambre.

Des livres flottent, dos en l'air. Des carnets ouverts montrent des pages couvertes d'écriture qu'elle ne se souvient pas avoir tracée. Des toiles sont accrochées à l'envers, révélant des paysages impossibles. Un atelier de chimiste défie la gravité avec ses fioles colorées.

Et partout, des objets. Ses objets. Des choses qui lui plaisent.

Des mandragores dans des pots suspendus. Des pierres précieuses qui luisent doucement. Des représentations des quatre éléments — une flamme éternelle dans un globe de verre, une sphère d'eau en lévitation, un courant d'air visible, une motte de terre flottante.

Et des fenêtres. Des dizaines de fenêtres qui ne donnent pas sur l'extérieur mais sur... ailleurs. D'autres mondes. D'autres temps. D'autres possibles.

Son sanctuaire.

Son refuge.

Qu'elle a créé, apparemment, sans s'en souvenir.

Le sapin à l'envers proclame quelque chose. Un message qu'elle s'est laissé à elle-même :

Il n'y a pas de haut ni de bas. Pas de conditionnement. Pas de logique imposée. Juste... la liberté.

FLASHBACK

Mère Noël est petite. Très petite. Peut-être six ou sept ans.

Dans les montagnes blanches, ses pieds nus laissent de minuscules empreintes dans la neige fraîche. Le vent joue avec ses cheveux. Le soleil décline, peignant le ciel de rose, d'orange, de violet.

Au sommet d'une crête, elle s'arrête. Devant elle s'étendent des montagnes à perte de vue. Toutes blanches. Toutes parfaites.

Trop blanches.

De sa poche, elle sort une poignée de poudre rose. Elle ne sait pas d'où elle vient. Cette poudre est juste... là. A toujours été là.

Un souffle.

La poudre s'envole, portée par le vent, et se dépose sur les montagnes. Doucement. Délicatement. Comme un peintre qui colore une toile.

Les montagnes blanches deviennent roses.

Roses comme les rêves. Roses comme l'espoir. Roses comme le matin qui se lève.

Un sourire. C'est joli. C'est elle.

La petite fille court plus loin, sautant de rocher en rocher. Le ciel vire au violet, parsemé de quelques nuages bas.

Un bond. Plus haut. Plus haut encore.

Ses mains attrapent un nuage.

Doux entre ses doigts. Sucré. Elle le porte à sa bouche et mord dedans.

Il fond sur sa langue comme du coton à sucre. Il goûte la vanille, le miel, et les rêves d'enfants.

Un rire, la bouche pleine de nuage.

"Tu aimes manger les nuages, petite fée ?"

Elle se retourne.

Quelqu'un se tient là. Grand. Très grand. Avec de longs cheveux blancs qui flottent dans le vent même s'il n'y a pas de vent. Des yeux clairs — gris ? bleus ? argent ? — qui la regardent avec une infinie bienveillance. Il porte une tunique simple, blanche comme les montagnes, mais brodée de fils d'or qui semblent bouger tout seuls.

Elle ne connaît pas son nom. Ne sait pas qui il est. Mais elle sait qu'il est bon. Qu'il lui veut du bien.

"Oui," répond-elle, la bouche encore pleine. "Les nuages sont délicieux."

Un sourire qui réchauffe comme le soleil.

"Continue de manger les nuages, petite fée. Continue de colorer les montagnes. Le monde a besoin de créatures comme toi. Qui voient la beauté. Qui la créent. Qui ne suivent pas les chemins tracés."

Il tend une main et touche doucement son front.

"Souviens-toi de ça. Quand le monde voudra t'enfermer dans des cases. Quand on te dira que ta magie ne doit servir qu'aux autres, jamais à toi. Rappelle-toi que tu es celle qui dévore les nuages et peint les montagnes en rose. Ta nature est libre. Ne la laisse jamais complètement emprisonnée."

Puis il disparaît.

Comme s'il n'avait jamais été là.

Mais son parfum persiste. Encens et cèdre. Sagesse et liberté.

RETOUR AU PRÉSENT

"Qu'est-ce que c'est que ça ?"

Mère Noël sursaute. Une voix aiguë vient de briser ses pensées.

Dans l'encadrement de la porte du salon se tient un petit lutin, bras croisés, air réprobateur malgré ses joues rondes et ses yeux pétillants.

Fanfan.

"Fanfan," dit-elle d'un ton mi-sévère, mi-amusé. "Tu ne vas pas commencer."

Un sourcil se lève — geste qu'il a appris d'elle et qu'il utilise à outrance.

"Commencer quoi, Mère Noël ? Je constate juste que le sapin est au plafond. Ce qui est, disons... inhabituel."

"Dois-je te rappeler," rétorque-t-elle en s'approchant, "toutes les bêtises que tu m'as faites, petit ?"

Ses joues et ses oreilles pointues rosissent instantanément.

"Je... euh... c'était il y a longtemps..."

"Ah oui ? Et la semaine dernière, quand tu as mis du poivre magique dans les cookies du Père Noël et qu'il a éternué des étincelles pendant deux jours ?"

Tête baissée, penaud.

"C'était drôle," marmonne-t-il.

"C'était dangereux. Il a failli mettre le feu à la bibliothèque."

Fanfan s'en va, la tête basse, les joues encore rosies. Mais un petit sourire se dessine au coin de ses lèvres. Il sait qu'elle n'est pas vraiment fâchée.

Impossible d'être vraiment fâchée contre Fanfan.

Pas contre son tout premier.

FLASHBACK

La nuit est froide. Le vent hurle à travers les arbres. Mère Noël marche le long du fleuve, une lanterne à la main, son souffle formant de petits nuages blancs.

Elle sait pourquoi elle est là.

L'instinct. Celui de la tigresse. Celui qui la guide toujours vers eux.

Les bébés.

Un arrêt. Une écoute.

Et puis ce cri.

Faible. Strident. Désespéré.

Le cri de l'abandon.

Mère Noël court. Ses pieds nus glissent sur les rochers mouillés mais la licorne en elle la maintient gracieuse et sûre.

Là. Dans le fleuve. Un petit panier d'osier flotte, ballotté par le courant.

Sans hésitation, elle plonge dans l'eau glacée.

Le froid lui coupe le souffle mais la tigresse ne sent pas le froid quand ses petits sont en danger. Elle nage. Fort. Vite.

Le panier dans ses mains. Tiré vers la rive.

À l'intérieur, enveloppé dans un linge trempé, un bébé pleure.

Un bébé magique.

L'aura qui l'entoure est immédiate. Douce. Lumineuse. Terrifiée.

Ses parents l'ont abandonné. Par amour ou par peur — peut-être les deux. Pour le sauver des bûchers. Pour le sauver de ceux qui brûlent les enfants différents.

Sortie de l'eau, le panier dans ses bras.

Le bébé la regarde. Ses yeux — immenses, noirs comme la nuit — la fixent. Il a cessé de pleurer.

"Je te tiens," murmure-t-elle. "Je te tiens, petit. Tu es en sécurité maintenant."

Le panier déposé sur la rive, elle ouvre son sac. En sort un drap blanc. Propre. Sec. Chaud.

Pendant un instant, le drap semble immense, infini, comme s'il pouvait envelopper le monde entier.

Le bébé, sorti doucement de son linge trempé, tremble. Sa peau est bleue de froid.

Enveloppé dans le drap blanc.

Quelque chose se produit.

Le drap brille. Une lumière douce, dorée, l'enveloppe. Le bébé cesse de trembler. Ses lèvres reprennent leur couleur rose. Un petit soupir de soulagement. Les yeux se ferment.

Pressé contre son cœur, réchauffé par sa chaleur, sa magie, son amour.

"Bienvenue," murmure-t-elle. "Bienvenue à la maison, petit Fanfan."

C'est comme ça qu'elle décide de l'appeler. Fanfan. Son premier. Son miracle.

Cette nuit-là, elle le ramène au Pôle Nord. Le Père Noël dort encore. Dans sa chambre, elle installe le bébé dans un berceau créé d'un geste.

Toute la nuit, elle reste là. À le regarder dormir. À s'assurer qu'il respire. À lui chanter doucement des chansons qu'elle ne savait pas connaître.

Des chansons sur les montagnes roses. Sur les nuages qu'on peut manger. Sur un monde où les différents sont célébrés, pas brûlés.

Le lendemain, son éducation commence.

Les cinq sens. Les quatre éléments. Le vide et le plein. La magie de l'imagination.

Et surtout, surtout, qu'il est aimé.

Qu'il a une place ici. Qu'il n'aura jamais, jamais à se cacher.

RETOUR AU PRÉSENT

Mère Noël regarde Fanfan disparaître au coin du couloir, un sourire tendre aux lèvres.

Son tout premier. Son miracle.

Il y en a eu tant d'autres depuis. Des dizaines. Des centaines peut-être, au fil des siècles.

Tous ces bébés abandonnés, flottant sur les fleuves dans des paniers d'osier. Tous ces petits êtres magiques sacrifiés par leurs parents pour les sauver des bûchers.

À l'époque des chasses aux sorcières, les parents qui découvraient les pouvoirs de leur bébé devaient faire un choix terrible : le garder et risquer que toute la famille soit brûlée, ou l'abandonner dans l'espoir que quelqu'un, quelque part, le sauverait.

C'est elle qui les trouve. Son instinct de tigresse la guide vers leurs cris. Ce cri strident de l'abandon. Ce cri que personne d'autre n'entend — ou qu'on préfère ignorer.

Quand ce cri résonne, la licorne et le tigre en elle s'éveillent simultanément. Enfin unis. Enfin synchronisés.

Et elle court.

Secouant la tête pour chasser ces souvenirs — ce n'est pas le moment de s'attendrir — elle observe de nouveau le chaos autour d'elle. Les miettes. Les théières. Le sapin inversé.

Et ce sanctuaire au plafond.

Son refuge. Son espace à elle.

Il faut y monter. Comprendre ce que son côté tigre a créé pendant qu'elle dormait.

Chapitre 2 : Le sanctuaire invisible

Comment monter ? Une échelle ? Un sort ?

Mais en observant le sapin inversé, la réponse devient évidente. Ses branches pendent vers le sol. Comme une échelle naturelle.

L'ascension commence.

C'est étrange de grimper dans un sapin à l'envers. Les branches qui devraient pointer vers le haut pointent vers le bas. L'étoile qui devrait couronner le sommet repose maintenant à la base, sur le sol.

Tout est inversé. Comme elle.

Branche après branche, elle monte. Les boules de Noël se balancent autour d'elle comme des fruits étranges.

Puis elle arrive.

Au plafond. Qui est maintenant son sol.

Son pied se pose sur... rien. Ou plutôt, sur quelque chose d'invisible qui devient solide sous son poids.

Un plancher magique. Transparent. Qui flotte au plafond pour tout le monde, mais qui est son sol à elle.

Redressée, elle contemple.

Son sanctuaire.

Comme entrer dans un autre monde. Un monde qui n'obéit pas aux mêmes règles.

Des livres flottent partout. Des centaines. Certains ouverts, leurs pages tournant doucement dans un vent invisible. D'autres fermés, empilés en tours impossibles qui défient la gravité.

L'un d'eux attire son attention. Un grimoire ancien sur la magie des femmes. Le genre de livre qu'on brûlait autrefois. Que certains brûleraient encore aujourd'hui.

Un autre s'ouvre sous ses doigts. Des sorts pour voyager dans le temps. Un suivant sur les herbes magiques. Un dernier sur la communication entre les mondes.

Tous interdits. Tous dangereux. Tous précieux.

L'exploration continue.

Des carnets éparpillés sur un bureau flottant. Son écriture. Mais aucun souvenir d'avoir tracé ces mots.

"Aujourd'hui, j'ai aidé une jeune femme qui voulait devenir médecin. Tout le monde lui disait que c'était impossible pour une femme. Je lui ai soufflé à l'oreille : 'Tu es capable.' Elle a souri dans son sommeil."

"Cette nuit, j'ai sauvé deux bébés. Des jumeaux. Leurs parents les ont abandonnés dans le fleuve avec une lettre : 'Pardonnez-nous. Mais nous préférons qu'ils vivent loin plutôt que de les voir brûler.' Ils sont maintenant dans la nurserie avec les autres. Les fées marraines s'en occupent."

"Le Père Noël m'a demandé aujourd'hui pourquoi j'avais l'air fatiguée. Je lui ai dit que j'avais mal dormi. Je ne peux pas lui révéler que je passe mes nuits à sauver des enfants, à inspirer des femmes, à créer dans ce refuge. Il ne comprendrait pas. Ou peut-être qu'il sait. Il a cette façon de savoir sans vraiment savoir, comme Dumbledore."

Les carnets se referment, le cœur serré.

Son côté tigre écrit. Son côté tigre se souvient. Tout ce qu'elle fait la nuit, il le consigne ici.

Plus loin.

Des toiles accrochées aux murs invisibles. Des peintures qu'elle ne se souvient pas d'avoir créées.

Des paysages impossibles. Des femmes qui volent. Des enfants qui dansent avec des étoiles. Des montagnes roses sous un ciel violet.

A-t-elle fait ça ?

Le doigt touche une toile. Encore humide. Fraîche. Faite cette nuit.

Son côté tigre peint aussi.

L'atelier de chimiste est spectaculaire.

Des fioles de toutes les couleurs alignées sur des étagères flottantes. Des liquides qui bouillonnent doucement, changeant de teinte — rouge, vert, bleu, doré.

Certains parfums sont reconnaissables. Cannelle. Safran. Rose.

Mais il y en a d'autres. Des essences jamais senties consciemment. Des arômes d'autres mondes. D'autres temps.

Une fiole dans sa main. Étiquetée : "Courage - pour celles qui ont peur de parler."

Une autre : "Liberté - pour celles qui sont enfermées."

Une autre : "Créativité - pour celles qu'on a fait taire."

Des galettes magiques sous forme liquide.

Les mandragores dorment paisiblement dans leurs pots suspendus, leurs racines humanoïdes enroulées sur elles-mêmes.

Les pierres précieuses brillent doucement. Améthystes, émeraudes, rubis. Mais aussi des cristaux qui n'existent pas dans leur monde.

Et les quatre éléments.

Une flamme éternelle dans un globe de verre — le feu.

Une sphère d'eau en lévitation, parfaitement ronde — l'eau.

Un courant d'air visible tourbillonnant dans un cylindre transparent — l'air.

Une motte de terre riche et sombre qui flotte — la terre.

Chacun parfaitement équilibré. Contenu. Vivant.

Et puis les fenêtres.

Des dizaines. Peut-être des centaines. Accrochées partout — aux murs, au plafond, flottant dans l'air.

Mais elles ne donnent pas sur l'extérieur.

Elles donnent sur... ailleurs.

L'une d'elles révèle une rue pavée. Un autre temps. Le 19ème siècle peut-être. Une jeune fille marche, la tête baissée.

Une autre montre une bibliothèque immense. Une femme lit en cachette, à la lueur d'une bougie.

Une autre : une usine. Des femmes travaillent, épuisées, leurs doigts ensanglantés.

Une autre : une chambre d'hôpital. Une femme donne naissance, entourée d'autres femmes.

Des portails vers d'autres temps. D'autres lieux. D'autres femmes.

C'est ça qu'elle fait la nuit. Elle voyage. Inspire. Souffle des histoires de liberté à travers les âges.

Chapitre 3 : L'activation de la fenêtre

Une fenêtre au hasard. Encadrée de bois ancien, avec des gravures complexes.

À travers la vitre : rien. Juste du brouillard gris.

Les carnets. Les instructions qu'elle s'est écrites.

"Pour activer une fenêtre : placer les quatre éléments aux quatre coins. Ajouter le parfum correspondant au temps/lieu souhaité. Ouvrir avec l'intention claire."

Le globe de feu. Placé à l'angle supérieur droit de la fenêtre. Il flotte là, obéissant.

La sphère d'eau à l'angle supérieur gauche.

Le cylindre d'air à l'angle inférieur droit.

La terre à l'angle inférieur gauche.

Les quatre éléments entourent maintenant la fenêtre.

Quel parfum ?

Yeux fermés. L'instinct guide.

Ses pieds la mènent vers l'atelier. Ses mains prennent une fiole. Rose pâle. Étiquetée : "Poudre rosée - enfance - innocence - création pure."

Le parfum de son enfance. Celui qu'elle utilisait pour colorer les montagnes.

Retour à la fenêtre. La fiole s'ouvre. L'odeur se répand — douce, sucrée, avec une pointe de cannelle et de rêve.

Quelques gouttes sur le cadre.

La fenêtre s'active.

Le brouillard gris se dissipe. Des images apparaissent. D'abord floues, puis de plus en plus nettes.

Mais ce n'est pas juste visuel.

Des sons. Des rires d'enfant. Le vent dans les montagnes. Le chant d'un oiseau.

Une sensation physique du froid de la neige. La chaleur du soleil sur sa peau.

L'odeur de la poudre rosée s'intensifie, rejointe par d'autres senteurs — la terre, la neige fraîche, l'herbe.

Et dans sa bouche, un goût. Sucré. Comme les nuages qu'elle mangeait enfant.

Le VAKOG complet.

Tous ses sens engagés. Ce n'est pas juste une vision. C'est une immersion totale.

Chapitre 4 : Le voyage dans le passé

Elle se voit.

Petite fille. Six ou sept ans. Courant dans les montagnes blanches.

Étrange de se voir de l'extérieur. Comme si elle était spectatrice de sa propre vie.

La petite fille — elle — rit aux éclats. Sort une poignée de poudre rosée de sa poche et la souffle sur les montagnes.

Les montagnes blanches deviennent roses. Magnifiques.

Un sourire en voyant ça. Le souvenir de cette sensation. Cette joie pure de créer quelque chose de beau juste parce que c'est beau. Sans raison. Sans utilité. Juste pour le plaisir.

La petite fille court, saute. Attrape un nuage. Le porte à sa bouche. Mord dedans.

Rire, la bouche pleine de nuage qui fond comme du coton à sucre.

Et puis il apparaît.

Le personnage mystérieux.

Grand. Immense même. Avec de longs cheveux blancs qui flottent dans un vent qui n'existe pas. Des yeux clairs — impossibles à définir, changeant entre gris, bleu et argent. Une tunique blanche brodée de fils d'or qui semblent vivants.

"Tu aimes manger les nuages, petite fée ?" demande-t-il d'une voix douce comme le miel.

La petite fille — elle — hoche la tête, la bouche encore pleine.

"Oui ! Les nuages sont délicieux !"

Un sourire qui réchauffe comme le soleil.

"Continue de les manger, petite fée. Continue de colorer les montagnes. Le monde a besoin de créatures comme toi. Qui voient la beauté. Qui la créent. Qui ne suivent pas les chemins tracés."

Une main tendue touche doucement le front de la petite fille.

"Souviens-toi de ça. Quand le monde voudra t'enfermer dans des cases. Quand on te dira que ta magie ne doit servir qu'aux autres, jamais à toi. Rappelle-toi que tu es celle qui dévore les nuages et peint les montagnes en rose. Ta nature est libre. Ne la laisse jamais complètement emprisonnée."

Mère Noël, l'adulte qui regarde, sent les larmes couler sur ses joues.

Il savait.

Il savait qu'elle serait enfermée. Qu'elle devrait cacher son côté tigre. Qu'elle créerait un sanctuaire au plafond juste pour avoir un espace à elle.

Il savait. Et il a essayé de la préparer.

Mais qui était-il ?

Un dieu ? Un esprit ancien ? Un gardien des fées ?

Son parfum reste — encens et cèdre. Sagesse et liberté.

La scène change.

La fenêtre lui montre autre chose maintenant.

Un autre temps. Un autre lieu.

Chapitre 5 : La petite Gabrielle

Un orphelinat. Sombre. Froid. Fin du 19ème siècle, peut-être.

Des petites filles dorment dans des lits étroits. L'une d'elles est éveillée. Environ huit ans. Des yeux noirs perçants. Un visage déterminé même dans la tristesse.

Gabrielle.

Mère Noël la reconnaît immédiatement, même si elle ne l'a jamais vue enfant dans cette vie.

La future Coco Chanel.

Son côté tigre — ou plutôt, elle le voit maintenant — entre dans la pièce.

Invisible aux yeux normaux. Mais Gabrielle sent quelque chose. Se redresse dans son lit, regarde autour d'elle.

Mère Noël s'approche. S'assied sur le bord du lit.

Et commence à parler. À murmurer. Une histoire.

"Il était une fois," dit-elle d'une voix douce comme la soie, "une petite fille qui vivait dans un monde où les femmes devaient porter des corsets qui les empêchaient de respirer. Des robes si lourdes qu'elles ne pouvaient pas courir. Des chapeaux si grands qu'elles ne voyaient pas où elles allaient."

Gabrielle écoute, fascinée.

"Cette petite fille grandissait et regardait les femmes autour d'elle. Elles ne pouvaient pas bouger librement. Elles ne pouvaient pas travailler confortablement. Elles étaient enfermées dans leurs vêtements comme dans des cages."

"Alors," continue le côté tigre de Mère Noël, "cette petite fille décida que quand elle serait grande, elle créerait des vêtements différents. Des vêtements qui permettraient aux femmes de respirer. De bouger. De courir. De vivre."

"Des robes simples. Des pantalons pour les femmes. Des vêtements qui les libéreraient plutôt que de les emprisonner."

"Et tu sais ce qui se passa ?"

Gabrielle secoue la tête, les yeux brillants.

"Elle le fit. Elle devint créatrice. Elle changea le monde. Donna aux femmes la liberté physique. Le droit de bouger. D'être confortables. D'être elles-mêmes."

De sa poche, le côté tigre de Mère Noël sort quelque chose. Une galette.

Petite. Dorée. Sentant la vanille et le courage.

"Tiens," dit-elle en la posant sur la table de nuit de Gabrielle. "C'est une galette spéciale. Elle a le goût du courage. Le courage de croire en tes rêves. Le courage de créer ce qui n'existe pas encore. Le courage d'être différente."

Gabrielle prend la pâtisserie. La hume. Sourit.

"Qui êtes-vous ?" demande-t-elle dans un murmure.

"Je suis... une amie. Une muse. Quelqu'un qui croit en toi. Et je serai toujours là, dans ton cœur, quand tu en auras besoin."

Le côté tigre de Mère Noël se lève. Pose une main sur la tête de Gabrielle.

"Souviens-toi, petite. Ta différence est ta force. Ton regard neuf sur le monde est un cadeau. Ne laisse jamais personne te dire que tu ne peux pas."

Et elle disparaît.

Gabrielle reste assise dans son lit, tenant la galette. La mange lentement, savourant chaque miette.

Et dans ses yeux, quelque chose s'allume.

Une flamme. Une détermination. Un rêve.

Des années plus tard, elle deviendra Coco Chanel. Révolutionnera la mode féminine. Libérera les femmes de leurs corsets.

Tout a commencé avec une histoire chuchotée dans un orphelinat.

Et une galette magique.

Chapitre 6 : La révélation

La fenêtre se trouble. L'image disparaît.

Mère Noël recule, tremblante.

Elle vient de se voir. Son côté tigre. En action.

C'est ça qu'elle fait. C'est ça qu'elle a toujours fait.

Elle n'est pas juste Mère Noël, l'épouse discrète du Père Noël, celle qui prépare des galettes et joue de la harpe.

Elle est la Muse Invisible.

Celle qui voyage à travers le temps et l'espace.

Celle qui souffle des rêves de liberté aux femmes qui en ont besoin.

Celle qui donne des pâtisseries de courage aux petites filles qui changeront le monde.

Et soudain, tout devient clair.

Les miettes multicolores ce matin — elle a préparé des galettes cette nuit. Pour qui ? Elle ne sait pas encore. Mais quelque part, une femme se réveillera avec plus de courage qu'hier.

Les théières qui versent du vide — elle enseignait. Même en dormant, elle enseigne. Le vide et le plein. L'invisible et le visible. L'essence des choses.

Le sapin à l'envers — son message à elle-même. "Il n'y a pas de haut ni de bas. Pas de conditionnement. Pas de logique imposée. Juste la liberté."

Ce sanctuaire au plafond — son espace à elle. Là où personne ne regarde. Où elle peut être entière. Licorne ET tigre. Muse ET mère. Créatrice ET protectrice.

Assise sur le sol invisible de son sanctuaire, Mère Noël réfléchit.

Toutes ces années, elle a cru qu'elle devait se cacher. Que sa magie ne pouvait servir que Noël. Qu'elle devait être sage, discrète, effacée.

Mais elle est invisible. Par choix. Par stratégie.

Les muses les plus puissantes sont celles qu'on ne voit pas.

Pas besoin d'être sous les projecteurs comme le Père Noël.

Sa force réside dans l'ombre. Dans le murmure. Dans le souffle discret qui change tout.

Chapitre 7 : La Sainte Catherine

Un souvenir soudain. On est le 25 novembre.

La Sainte Catherine.

Le jour où sa magie est la plus puissante. Le jour où elle ne souffle pas juste à l'oreille de quelques femmes, mais où sa vibration se répand universellement.

À travers les ondes radio. Les télévisions. Internet. L'air lui-même.

Ce jour-là, des millions de femmes ressentent quelque chose. Un frisson. Une certitude. Un courage qui surgit de nulle part.

Elles ne savent pas d'où ça vient. Pensent que c'est juste une bonne journée. Un moment de clarté.

Mais c'est elle.

Sa harpe qui joue des notes que seules les âmes entendent. Ses parfums qui voyagent sur les ondes invisibles. Ses galettes de courage qui se matérialisent dans les rêves.

Et surtout, ses bulles protectrices.

Elle crée des bulles autour des femmes en danger. Contre les violences physiques. Contre les violences psychologiques. Des bulles qui ne les rendent pas invincibles, mais qui leur donnent un moment de répit. Un moment pour respirer. Pour réfléchir. Pour agir.

C'est épuisant. Ce jour-là, elle est vidée. Le Père Noël lui demande toujours pourquoi elle dort autant le 26 novembre.

Elle lui dit qu'elle a mal à la tête.

Elle ne lui révèle pas qu'elle a passé vingt-quatre heures à protéger des millions de femmes à travers le monde.

Il sait, pense-t-elle. À sa façon. Il a cette distance bienveillante. Ne pose pas de questions. Lui laisse ses mystères.

Et il sait que rien ne fonctionnerait sans elle.

Même s'il aime sa place de personnage principal.

Épilogue : La femme complète

"Mère Noël ?"

La voix de Fanfan tire Mère Noël de ses pensées. Elle regarde vers le bas — ou plutôt vers le haut, puisqu'elle est au plafond.

"Oui, Fanfan ?"

"Vous... vous êtes là-haut ?"

Un sourire. "Oui. Je suis là-haut."

"C'est quoi, là-haut ?"

"Mon refuge. Mon sanctuaire. Mon espace à moi."

Un silence. Puis :

"C'est beau ?"

"Oui, Fanfan. C'est très beau."

Elle redescend lentement, glissant le long des branches du sapin inversé.

Quand elle arrive en bas, Fanfan la regarde avec des yeux écarquillés.

"Vous avez l'air... différente."

"Différente comment ?"

"Plus... entière."

Un sourire. C'est exactement ça.

Entière.

Elle n'est plus divisée. Ne cache plus son côté tigre. Ne réprime plus sa créativité. Ne se limite plus.

Elle est la licorne ET le tigre.

La muse ET la mère.

L'invisible ET la lumière.

Elle est celle qui sauve les bébés dans les fleuves et qui leur donne une nouvelle vie.

Elle est celle qui éduque les lutins avec amour et magie.

Elle est celle qui prépare des galettes donnant du courage et transformant les peurs.

Elle est celle qui souffle des histoires de liberté à travers les âges.

Elle est celle qui protège les femmes avec des bulles invisibles.

Elle est celle qui nourrit les rêves avec des parfums et des essences immatérielles.

Elle est Mère Noël.

Et sa magie n'a jamais été plus claire.

Cette nuit-là, elle ne fait pas de somnambulisme.

Elle monte consciemment dans son sanctuaire.

Ouvre une fenêtre. Active les quatre éléments. Ajoute un parfum — celui de la liberté et du courage.

Et part en voyage.

Il y a une jeune femme en 2025 qui rêve d'écrire mais qui a peur.

Il y a une adolescente qui veut devenir scientifique mais qu'on décourage.

Il y a une femme qui veut quitter un homme violent mais qui n'ose pas.

Elles ont toutes besoin d'entendre une histoire. De recevoir une galette. De sentir une présence invisible qui leur dit :

"Tu peux. Tu es capable. Ta différence est ta force. N'aie pas peur."

Et c'est ce qu'elle fait.

Parce qu'elle est la Muse Invisible.

Et que sa lumière, bien que cachée, illumine tout.

FIN

Morale de l'histoire

Les plus puissantes ne sont pas toujours celles qu'on voit. Souvent, ce sont celles qui créent dans l'ombre, qui protègent en silence, qui inspirent sans chercher la gloire.

Elles sont les muses invisibles du monde. Elles ne demandent pas de reconnaissance. Elles agissent par amour pur. Et leur magie, transmise de cœur à cœur, de génération en génération, change le monde plus profondément que n'importe quel acte visible.

Si vous êtes l'une d'elles — si vous créez, protégez, inspirez discrètement — sachez que vous êtes vue. Vous êtes précieuse. Et votre lumière compte.

© Ninie MAYOR 2025